1 h 15
min. :
De
Siran à Loubressac.
Le GR traverse Siran, puis
file vers Loubressac par le dolmen d'Horaste. Je préfère emprunter, sur la crête
ultime du causse, l'étroit sentier balisé d'orange ou de brun qui rejoindra le
GR près de la ferme Bolivaria. Je marche sur les dalles calcaires, à un mètre
à peine du vide. Un faucon pèlerin plonge. Un lézard vert prend le soleil.
J'identifie, sur la pelouse sèche, des chardons laiteux rose pâle et des
catananches bleues qui ont l'air de papier. Criquets. Sauterelles. J'ai admiré
ici, au printemps, des cortèges d'orchidées sauvages. L'orchis bouc, au parfum
de musc, expose ses longs labelles spiralés grenat. L'ophrys abeille, aux sépales
roses, exhibe une imitation d'abdomen velu. Je songe à l'orchis bouffon, violet
comme un évêque ; ou au frêle ophrys mouche, dont chaque fleur porte des «
antennes », un « thorax » bleu et des « ailes » pourpres. Parfum puissant
des chênes. Divers passereaux pioupioutent. Des papillons vulcains,
belles-dames et tabacs d'Espagne palpitent, en compagnie d'un flambé et d'un
colias jaune à pois roses. Un geai craille lorsque je rejoins le GR, puis la
petite route qui mène à la ferme Bolivaria et au village de Loubressac.
1 h 15 min. :
De
Loubressac au gouffre de Padirac.
Loubressac
: un nid d'aigle sur un promontoire, au-dessus des vallées réunies de la
Bave et de la Dordogne. Panneau : « GR 652. Gouffre de Padirac, 5 km. » Il
n'y a plus qu'à marcher, au bonheur de la caillasse et de l'herbe courte.
Entre deux murets de pierres sèches, le chemin exalte l'alliance séculaire
de l'homme et du causse. Un lièvre détale. Une perdrix rouge se piète. Je lâche
mon esprit entre les chênes blancs, les genévriers, les érables et les
prunelliers. D'autres orchidées m'ont convié, naguère, sur ce fragment de
Quercy. L'ophrys araignée, au labelle brun et velu, signé d'un H d'argent
cabalistique. L'ophrys bécasse, qui porte un message en écriture inconnue.
L'orchis casque pourpre-noir et rose. L'acéras homme-pendu aux labelles
suppliciés... Je pense au rare orchis singe, avec ses bras et ses jambes grêles,
et son corps rose. Et au divin limodore mauve comme les lèvres romantiques et
malades de la Dame aux Camélias. Une couleuvre vert et jaune ondule. Je coupe
la départementale 14. A la Croix Hélène, un calvaire porte une inscription
: « A la mémoire d'Hélène Combely, morte martyre en ce lieu, en 1844. »
Qui fut cette femme ? Quel « martyre » subit-elle, en une année sans guerre
de religion ni émeute ? Plusieurs pas encore sur le causse (ne comptons plus
!), j'aperçois le parc à voitures. Le site de Padirac. En été, Luna Park.
L'hiver, un désert. Je m'accoude à la balustrade. Le gouffre bée devant mes
pieds. Enorme. D'un diamètre de 100 mètres et d'une profondeur de 75. A la vérité,
insondable comme un rêve. Je me remémore la légende qui explique sa création.
Un jour, le Diable défia saint Martin. « Je vais, dit le Malin, creuser un
trou tellement large que jamais tu ne le franchiras sur le dos de ta mule. »
« Si je saute, repartit le saint, tu libères les âmes que tu a volées, et
tu disparais ! » Le gouffre est creusé, la mule prend son élan et bondit,
son cavalier sur le dos. Le Diable fulmine, perd sa moisson d'âmes et plonge
dans l'aven. Preuve que c'est une porte de l'Enfer.
Photo : Julien Frebet -
Bios
1 h
15 min. : De
Padirac à Siran.
Je
contemple longuement le puits, dont les parois de calcaire gris, aux reflets
bleus et beiges, se constellent de buissons en bonsaïs. Je repars sur le
causse. Je veux boucler la boucle vers Siran. La piste de terre, que m'indique
une pie-grièche, file au sud-est, entre deux murs de pierres. Balisée de
points jaunes ou de traits bleus délavés. Le bruit de mes souliers sur les
cailloux s'accorde à celui de mon coeur. La lumière vibre dans les lointains
gris-bleu. Les buissons dispensent leurs teintes gris-vert, gris-jaune ou vert
acide, et sont hantés de mésanges, de linottes et de grives. Un gouffre à
deux pas de la piste : pour l'instant, une simple fissure ; demain, peut-être,
un autre Padirac... Je
traverse derechef la départementale 14. Je continue sur le chemin de terre
ocre rouge, entre un menhir gaulois et une pierre levée plus récente, qui
honore les parachutages américains de 1944, à l'intention de la Résistance.
J'avance dans la tonique odeur des tanins. Les chênes blancs nourrissent par
leurs racines et en tirent bénéfice, selon les lois de la symbiose la
truffe du Périgord. La noire. Melanosporum. La plus précieuse. La plus goûteuse.
Je songe à l'unité de cette terre, dans laquelle le calcaire entretient
l'arbre qui alimente le champignon souterrain ; tandis que l'orchidée sauvage
ressemble aux concrétions grenat, roses ou bleues du gouffre qu'elle domine.
Cousinages, rapports de géométrie, similitudes de teintes, homothéties, décalquages,
relations incompréhensibles à l'homme... Je rejoins le calvaire. Direction :
Siran. Un bout de route à droite, puis la piste à gauche. Le hameau se dévoile,
au bord de la falaise. Balcon sublime sur le cirque et la cascade d'Autoire.
Dans le secret du gouffre.
Gouffres
et grottes en Quercy et Périgord... Peu de régions de France en possèdent
autant. Pourquoi ne pas visiter Padirac ? On achète son billet et on plonge
dans le mystère. Après la galerie de la Source, on vogue en barque sur la rivière
Plate. A 103 mètres sous la surface, l'eau scintille, pure et froide (10, 5°C,
température constante), hantée de crevettes cavernicoles. On admire les concrétions,
les tentures, les stalactites et les stalagmites ocre, blanc, noir, rouge, brun
ou crème. On détaille les « excentriques », les « piles d'assiettes », les
« méduses ». Le bateau avance vers le lac de la Pluie, que domine la Grande
Pendeloque. La visite continue à pied, par le Pas du Crocodile, vers le Grand
Pilier et la salle des Grands Gours ces mares limpides séparées par de frêles
barrages de calcaire. Après la cascade, on accède au lac Supérieur, puis à
la salle du Grand Dôme, où la voûte culmine à 94 mètres. Impression forcément
d'être dans un temple ou une cathédrale.
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